Gwenc'hlan Le Scouëzec Arthur, roi des Bretons d'Armorique Le roi des Pierres

ARTHUR, ROI DES BRETONS D'ARMORIQUE

 Retour à Huelgoat : Ambroise Merlin

Bien des choses restent à éclaircir. Si Merlin en effet n'est autre que Sucelos, nous devrions le rencontrer par excellence dans les lieux qui en Armorique sont synonymes de Passage, à savoir la « Porte des Enfers », traditionnellement située dans le Yeun Elez, ces tourbières de Brasparts qui jouxtent la forêt de Huelgoat, et dans celle-ci, le Gouffre d'Ahès où nous avons vu le nombril de Vorganium, la Gibel de Morgane.

Outre le fait que la mine et ses environs soient aujourd'hui situés en plein bois et s'accomoderaient assez bien d'un Merlin Sylvestre, il existe en Locmaria-Berrien, c'est-à-dire sur l'ancien territoire de Berrien-Vorganium, entre les rives du Beurc'hoat, les bords de l'Aulne et la rivière d'Argent, une chapelle curieusement dédiée à Saint Ambroise. Elle a transmis cette appellation non seulement au village dans lequel elle s'élève, mais encore à toute la forêt domaniale qui continue ici celle de Huelgoat.

Le nom est exceptionnel. A notre connaissance, il n'y en aurait pas d'autre en Bretagne placée sous l'invocation de l'évêque de Milan. Mais au fait, s'agit-il bien de ce pontife italien, si illustre soit-il, parachuté, comme nous dirions aujourd'hui, entre Pont ar Gorret et Ti ar Gall, sur les flancs de Creac'h Merrien ? Nous connaissons un autre Ambroise, celui-là même qui, selon Nennius, fut découvert par les envoyés de Vortigern, et que Geoffroy de Monmouth baptisa de surcroît du nom de Merlin. Qu'il fut saint, au sens que les Chrétiens donnent à ce mot, c'est assez peu probable, mais on a sanctifié tant de personnages qui sentaient le fagot, que celui-ci a bien pu se retrouver saint Ambroise, simplement pour préserver son culte ancien sous les couleurs du nouveau.

Retour à Huelgoat : le porteur du maillet sacré

Et d'abord, quoiqu'elle paraisse à première vue limpide, l'appellation même de Huelgoat. De uhel, haut et koad, bois, le mot, construit à l'antique, l'adjectif avant le nom, signifierait tout simple­ment le Haut-Bois. Il est vrai que Uhel s'est écrit et prononcé à l'époque moderne, Huel. Nous remonterions donc à un celtique Uxelloceton.

La plupart des cartes et des textes vont dans le même sens. Le Corpus d'Erwan Vallerie donne 22 formes anciennes, de 1288 à 1731 : on y trouve des archaïsmes comme -coyt pour bois, des uhel- et des huel, voire un Hel- et un Vuhel-, l'article français même (Le Huelgoit) à partir de 1630. En breton d'aujourd'hui, la version officielle retenue par le Conseil Général du Finistère dans les définitions du bilinguisme, dit an Uhelgoad.

En toponymie toutefois, surtout dans les lieux riches en histoire antique, de claires interprétations masquent souvent des termes devenus incompris ou volontairement déformés : c'est le cas, sous l'influence du Christianisme, des noms de divinités ou des traces d'anciens cultes. Sur un site aussi prestigieux que celui de Vorganium, il reste à démontrer qu'un toponyme important puisse signifier une réalité aussi commune que le Haut-Bois.

En fait, il y a quelques failles à la belle unanimité des témoignages concernant Huelgoat. Le Président de Robien, vers 1750, écrit Halgoët, se rapprochant du Helquoit de1373. A la même époque (1751), la carte de Robert donne Heallegoit. Cela nous écarte quelque peu du sens ordinairement donné au mot. Si de telles formes ne contiennent pas l'idée de hauteur, en des temps où la compréhension du breton était générale, c'est qu'elle n'apparaissait nullement évidente aux yeux des contemporains.

Mais voici plus prégnant : la Carte de Tavernier de 1620 écrit au-dessous de Berrien et à côté de la forêt, Sualgoit. Pour juger de l'intérêt de cette écriture, il faut savoir que le S initial du celtique s'est habituellement transformé en H en breton. Dans ces conditions, Sualgoit apparaîtrait bien comme l'ancêtre de Huelgoat, fossilisé en quelque sorte comme il arrive souvent en toponymie. Mais alors les deux premières syllabes du mot ne peuvent signifier la notion d'élévation, laquelle se dit Uxellos en celtique, d'où exactement uhel en breton..

La mention deTavernier, à une époque où des archaïsmes se manifestaient encore dans la langue, a l'intérêt de susciter plusieurs idées sur la constitution du toponyme. D'abord, le H de Huel serait bien à sa place et il ne serait pas nécessaire, pour justifier l'orthographe moderne, d'invoquer le déplacement de cette lettre de la médiane à l'initiale, de Uhel en Huel. Il proviendrait ensuite, comme nous venons de le dire et comme il est de règle en breton, d'un S celtique. Enfin, les deux voyelles U et A, se trouvant, dès le moyen âge, au contact l'une de l'autre, évoquent la chute probable d'une consonne situées entre elles.

Ceci nous conduirait à un celtique hypothétique

Su + consonne+ al (ou el) + o final + ceton (bois)

La consonne disparue peut ordinairementdans cette situation être un D, mais un G qui, d'abord aspiré en H, est ensuite annulée dans la prononciation. Un tel raisonnement nous conduit donc sans heurt à un celtique *Sugeloceton .S'il est impossible de démontrer que c'est là l'équivalent d'un *Sukeloceton, il n'en reste pas moins que la suggestion est troublante

.Quant au nom propre du Géant de Huelgoat, tel qu'il a été transmis par la Légende locale, c'est Hok Bras, c'est-à-dire Hok le Grand. La même règle d'évolution phonétique que précédemment nous permet de penser qu'il s'agit d'un Sok, voire d'un Suk, ce qui nous rapproche considérablement de Sukelos dont seule la première syllabe aurait été conservée.

La probabilité d'une présence de Sukellos à Huelgoad se trouve renforcée par le fait qu'aux portes même de la Ville, on entre dans le Monde d'en-bas. En remontant la petite vallée du Fao sur quelques kilomètres, on parvient à Brennilis et au Marais de Brasparts, celui qu'on appelle le Yeun Ellez et qui est traditionnellement la Porte des Enfers et le domaine de l'Ankou. Là s'ouvre le Youdig, l'abîme sans fond par lequel notre monde communique avec celui des divinités chtoniennes : c'est là qu'un recteur très spécial jetait naguère sous l'apparence d'un chien noir, les âmes dont on voulait débarasser notre univers. Ce faisant, il n'agissait pas autrement que la Princesse Ahès au Gouffre de Huelgoad ou que les druides de Manchester à Lindow .

Hoël, roi des BretonsArmoricains

Et l'on en vient à se poser des questions, quand au Xlle siècle, Geoffroy de Monmouth, le promoteur de l'histoire arthurienne, nous désigne comme le roi des Bretons Armoricains au Vie siècle, un certain Hoël, dont il attend d'ailleurs une aide puissante pour la délivrance du joug saxon. Ce nom, porté effectivement par plusieurs rois de la Bretagne cismarine, ressemble étrangement à Huel : ne représenterait-il pas, dès l'époque du vieux-breton, la forme prise par le celtique Sukelos ?

De fait, nous connaissons historiquement deux ducs de ce nom, au Xlle siècle, et, antérieurement plusieurs princes du même nom. Pour Geoffroy, Hoël, roi des Bretons Armoricains, est le neveu d'Arthur, fils de sa soeur l'auteur ne dit pas laquelle et de Budic d'Armorique. Sa place dans les conquêtes arthuriennes, nous l'avons vu, est très importante. Mais rien ne permet d'en faire une figure mythologique et d'ailleurs il est absent des romans. Que son nom soit celui de Sukellos n'empêche pas que la vraie figure du Porteur de Maillet au Moyen-Age soit celle de Merlin.

Ajoutons que Hoël est donné par Wace comme le fils d'Anna,soeur d'Arthur.

 

Merlin est-il l'Ankou ?

 

A vrai dire, il ne s'agit point là du personnage terrible que la croyance christianisée et plus ou moins marquée par les terreurs de l'enfer, mais aussi par les guerres et la peste, fera apparaître au XVe siècle. Pour l'instant, nous sommes en présence du magicien, maître des « Secrets », c'est-à-dire des clefs de l'Autre Monde, qui voisine dans le bois de Sukellos,avec la Cuve de la géante, lieu de passage par excellence

.L'un de ses avatars est le Grand cerf : il est donc la promesse d'une vie qui ne cesse de se renouveler, non point résurrection au sens chrétien du terme, non point réincarnation, mais transformation, métamorphose.. Nous jugerons, quand nous parlerons du Graal, de l'importance du mythe.

De fait, il est en relation étroite avec le Ker Mell et laKroaz Ker Mell, la Croix du Village du Maillet, que nous avons rencontrée, érigée en Plomelin. Et le maillet, notons-le, tel qu'il figure sur les statuettes antiques de Sukellos, a singulièrement la forme d'une croix latine aux bras courts, comme les calvaires monolithiques, antérieurs à l'an mille, qu'on découvre en de nombreux endroits de Bretagne.

Plus tard on représentera l'Ankou comme un squelette armé d'une flèche, puis d'une faux à la manière du dieu Chronos grec et latin, voire d'une houe. Il fauche en effet les vies humaines, comme le blé qu'on doit engranger, il perce les corps, il creuse les tombes pour l'enterrement. Merlin, lui, étourdissait, comme le vin ou la drogue. De même que les noyés d'Ahès, les envoûtés de Merlin changeaient d'états. Pas question de mourir, même pour renaître, mais pénétrer d'emblée dans l'Autre Monde sous la percussion de la boîte crânienne.

Nous savons que les sacrifiés de l'Ile de Bretagne recevaient, avant d'être précipités dans le marécage, un coup sur la région occi­pitale, qui mettait en route la mutation du Passage. Tel était sans doute le rôle primitif du Mell benniged et l'on peut penser qu'au bois de Sukellos, le Merlin d'Ambroise frappait les victimes d'Ahès avant Qu'elles ne soient expédiées dans le monde des eaux souterraines, où, aveuglés aux réalités de notre univers, les yeux s'ouvrent sur d'autres clartés.